Le Glow AI
La maturité s’emprunte t-elle comme un style ?
À plusieurs reprises ces dernières semaines, je suis tombée sur des articles brillants : bien écrits, avec cette impression de solidité que donne un raisonnement qui se déploie proprement. Des contenus qui finissent par me hanter, comme si une petite graine avait continué son chemin dans ma tête. La marque de fabrique des meilleurs contenus, non ?
Et pourtant, en mon for intérieur, quelque chose cloche. Alors je creuse, je regarde du côté de l’auteur, et je remarque un pattern récurrent : des newsletters créées après 2022, donc après l’arrivée des grands modèles génératifs, et souvent des auteurs très jeunes : peu d’années professionnelles derrière eux, peu d’expérience, et pourtant une voix posée, assurée, comme si la maturité avait été plaquée sur eux façon filtre Instagram.
Ce décalage - on a là un jeune adulte qui, grâce à une combinaison d’outils, de lectures rapides, de modélisations discursives offertes par les IA, emprunte une maturité professionnelle qu’il n’a pas encore eu le temps d’acquérir - est fascinant. Parfois, c’est un autre décalage encore : celui de personnes dites neuroatypiques, brillantes mais longtemps empêchées de dire ou de créer, qui trouvent soudain une nouvelle manière de s’exprimer.
On parle beaucoup, aujourd’hui, du slop AI : ces contenus creux, mécaniques, sans fond, produits à la chaîne. Mais on parle beaucoup moins de ce que j’appellerais le glow AI : ces contenus qui ne sont pas vides du tout. Ils sont portés par un esprit vif, un cerveau agile, quelqu’un d’intelligent qui mobilise des concepts, des références et des structures argumentatives qu’il n’a pas encore eu le temps d’éprouver ou de digérer dans sa propre vie, mais qui a assez de finesse pour les sélectionner, les mettre en forme, voire les compléter. Car il y a une direction dans ces contenus, c’est certain.
Le glow AI ne fabrique pas nécessairement des imposteurs, mais que fabrique-t-il au juste ? Peut-être des intelligences hors-sol, capables de manier le monde avant d’avoir dû lui survivre ? (quand j’ai évoqué ces « intelligences hors-sol » auprès de plusieurs amis, ils m’ont tous répondu la même chose : « on en a déjà … des énarques ? » Je souris : je ne rentrerai pas dans ce débat). Est-ce une nouvelle condition ? Un avant-goût de ce que pourraient devenir nos trajectoires cognitives ? Est-ce moins mauvais que le slop AI ? Peut-être qu’on se trompe encore de débat. Comme me disait un autre ami : « cela a pris des siècles à des peintres pour arriver à l’abstraction ». Je ne sais pas vraiment quoi en penser, si ce n’est que ça m’interpelle. (preneuse de vos retours dans la section commentaires ;)
Peut-être qu’au fond, le problème, c’est que nous ne connaissons tout simplement pas encore le deuxième et le troisième ordre de l’IA. L’électricité n’a pas juste remplacé les bougies, elle a transformé la nuit, l’espace public, le travail, le sommeil, le temps social. De la même manière, l’IA va reconfigurer notre architecture cognitive. Car plus j’avance, plus je me demande si les LLM ne sont pas une sorte d’infrastructure de la noosphère, ce concept forgé par Teilhard de Chardin pour désigner la couche pensante de l’humanité, sauf que cette infrastructure n’est plus métaphorique : elle est technique.
Ma conviction personnelle est que l’un des apports majeurs de l’IA générative, n’est pas de nous saturer de ce que nous faisions déjà, mais de nous aider à faire différemment. De rendre visible l’invisible. Grâce à sa puissance de calcul, elle révèle des motifs, des signaux, des structures que nous ne pouvions ni voir, ni entendre, ni conceptualiser. Comme un super-pouvoir capable de capter de nouvelles fréquences dans presque tous les domaines. Dans le domaine du vivant, dans la santé (avec ces IA maintenant qui détecter un cancer 5 ans en avance !) etc. C’est, bien sûr, une intuition humaniste, résolument à contre-courant des discours alarmistes qui entourent la montée en puissance des grandes (bulles ?) d’infrastructures de l’IA et de ceux qui les contrôlent. Je ne suis pas naïve pour autant.
D’ici à ce que tout cela s’éclaircisse, il y a peut-être une chose qui demeure : la nécessité de continuer à penser. « Keep thinking », disait la dernière campagne d’Anthropic, éditeur du LLM Claude. Penser avec l’IA, penser contre elle, penser à côté d’elle, mais penser malgré tout. Peut-être un peu simpliste, mais, pour l’heure, avez-vous vraiment mieux à proposer ?
MD




Ce texte me fait penser à Mozart. Enfant il maîtrisait déjà toutes les formes de composition. Il a composé en avance de son expérience même. Mais c’était des merveilles de technique. Il n’est pas resté dans les salons, il a vécu, et son art s’est sublimé par son vécu (l’amour, le succès, les échecs, la mort). Son Requiem est littéralement habité, on n’est pas dans la jolie sonate parfaite de son enfance.
J’ai envie donc d’ajouter « keep living » !
Glow Marie