Depuis des mois, ce poncif tourne en boucle : « l’IA va remplacer les métiers ». Et depuis des mois, je persiste à apporter la même nuance, en rappelant que l’IA ne remplace pas des métiers mais des tâches. Un métier est rarement un bloc uniforme, c’est un assemblage de tâches souvent hétérogènes, traversé de jugements et d’arbitrages, dont la richesse même résiste à une automatisation totale.
Tout ça pour dire que je pensais avoir épuisé le sujet avec cette distinction... et puis le terrain m’a rattrapée. C’est le passage classique du dogme à la réalité : le terrain montre que le sujet est, en fait, bien plus complexe et mouvant.
À l’origine, c’est une discussion sur le sous-titrage audiovisuel qui m’y a ramenée. Une traductrice confiait récemment que les outils d’automatisation y sont désormais déployés massivement, parce qu’ils sont jugés « good enough ». Évidemment, elle ne peut que prêcher pour sa paroisse et m’expliquer que ces outils peinent encore à capter la rythmique, l’implicite d’un ton, la manière dont une phrase doit être déplacée, raccourcie ou même trahie pour rester juste à l’écran, quitte à s’adapter à des mots ou des usages qui n’existaient pas encore. Elle n’allait pas me dire le contraire. Et puis, si on pousse la critique jusqu’au bout, on peut aussi se demander si le travail humain n’avait pas, lui aussi, déjà glissé vers une forme de « good enough ».
Néanmoins, dans les deux cas, cette formule soulève quelque chose. Que se passe-t-il lorsque ce niveau « acceptable » devient notre point de référence ? C’est là que s’installe une forme de dépendance au sentier : on s’engage dans une voie, et il devient de plus en plus difficile d’en sortir, même si l’on réalise qu’elle n’est pas la plus satisfaisante. Le glissement est imperceptible. L’infrastructure et les habitudes se cristallisent autour de ce nouveau standard. À terme, le regard lui-même finit par se transformer, happé par une forme d’atrophie du goût où l’exigence s’émousse à force de ne plus être sollicitée.
Et si ce mouvement s’installe aussi facilement, c’est qu’il ne se présente rarement comme une perte. Il s’accompagne, au contraire, d’une promesse bien connue : celle d’une IA qui nous libérerait des corvées pour nous permettre de nous concentrer sur les tâches à « valeur ajoutée ». Vraiment ? Le problème, c’est que certaines tâches chronophages sont des ancres, elles vont rythmer la journée, stabiliser l’esprit et offrir des zones de pilotage automatique qui allègent la charge mentale. Ce qui m’amène à une réflexion de fond : ce n’est pas parce qu’une tâche peut être automatisée qu’elle doit l’être.
Exemple. En 2018, la Silicon Valley nous vend le futur avec Amazon Go : des magasins sans caisse et la promesse d’un monde sans friction Au même moment, à contre-courant total, la chaîne néerlandaise Jumbo lance ses « chat checkouts » : des caisses volontairement lentes, conçues pour donner la priorité à la conversation. D’un côté, l’obsession de la transaction fluide ; de l’autre, la transformation d’un point de vente en espace social. L’un paraissait inévitable, l’autre économiquement incongru. Résultat des courses en 2026 ? Le soufflé est retombé : Amazon Go a mis les clés sous la porte. Côté européen, en revanche, plus de 200 « caisses de bavardage » ont été déployées à travers les Pays-Bas.
Vous voyez ? Je le répète : ce n’est pas parce qu’une tâche peut être automatisée qu’elle doit l’être.
Avec l’arrivée de l’agentique dans les entreprises, on passe un cap. Pour automatiser des scénarios, encore faut-il pouvoir les reproduire. Et pour les reproduire, il faut les démonter. On démonte le processus, le rôle et, au bout du compte, le métier. On isole chaque étape, on explicite les règles, on met des mots sur des réflexes ou des intuitions qui restaient jusque-là implicites. En somme, pour automatiser un job, il faut d’abord l’avoir mis en pièces détachées.
C’est un exercice très révélateur. Ça met à nu la valeur réelle … mais il y a aussi quelque chose d’ingrat, presque violent. Ça vient dissiper cette ambiguïté confortable qu’on entretenait sur notre propre travail. L’humain est-il vraiment prêt à ce face-à-face ? Le Cardinal de Retz le formulait déjà : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. » …
Et si, depuis le début, on posait mal la question ? Plutôt que de se demander si l’IA va remplacer nos métiers, il vaudrait mieux observer comment elle nous pousse à les démonter, pièce après pièce. Ce qui risque de surprendre, au bout du processus, ce n’est pas tant ce qu’elle prend… mais ce qu’il reste. Une fois tout étalé sur la table, ces professions qui nous définissent depuis un siècle apparaîtront sans doute autrement, peut-être moins évidentes qu’on ne le pensait.
MD
Quelques actualités : je suis intervenue dans le podcast de Trench Tech. J’ai fait une interview dans le dernier Hum.AI.ne sur la question de la souverainété à l’heure des infrastructures cognitives. Je suis également intervenue à une table ronde à l’École Militaire, avec un super compte-rendu ici.



Dans mon domaine (enseignant en informatique depuis 13 ans et développeur informaticien depuis 45 ans) et lorsqu'elles sont bien utilisées, les IA sont meilleures que moi... Ce n'est plus juste un démontage qu'il faut faire, c'est repenser nos métiers et identifier ce qui reste humain dans ce que nous faisons pour savoir quoi déléguer aux IA et où mettre nos efforts. Maintenant peut-être que pour ceux qui ont un QI supérieur à 160 la question se pose encore en avril 2026, mais pour ceux qui, comme moi, ont un QI inférieur à 160, résister au changement me semble être une perte de temps. Seule la maîtrise des techniques de prompt permet de garder le contrôle sur son avenir professionnel augmenté par IA.
« certaines tâches chronophages sont des ancres, elles vont rythmer la journée, stabiliser l’esprit et offrir des zones de pilotage automatique qui allègent la charge mentale » ça me parle beaucoup. Certaines tâches ingrates nous donnent ce sentiment d’avoir le contrôle ou d’être encore maître d’une partie de notre écosystème. (Checker des tableaux Excels par exemple ou peaufiner un texte pendant des heures). Si on le confie entièrement à l’IA certaines zones de notre métier deviennent des boites noires et nous fait perdre un temps de décompression. Il y a matière à creuser dans cette idée. certaines tâches automatiques car maîtrisées/ confortables ou rassurantes peut nous faire un sas ou alors nous donner matière à réflexion.
Ce ne sont pas des pertes de temps, c’est du territoire. Des zones du métier où on sait exactement ce qu’on fait, où on est encore aux commandes.
Ces tâches peuvent donner des idées qu’on n’allait pas chercher. C’est dans le peaufinage d’un texte qu’on réalise que l’angle est mauvais. C’est en relisant une colonne qu’on voit l’anomalie.
Automatiser intelligemment, ce n’est donc peut-être pas automatiser tout ce qui est automatisable. C’est identifier ce qu’on veut garder, et pourquoi. cette idée de démontage est vraiment intéressante !