Pelouse au repos hivernal
Et pourquoi nos cerveaux ne sont pas faits pour être piétinés en continu.
Ce début de semaine a offert un avant-goût d’été aux Parisiens en manque de chaleur. Grand soleil, mercure qui grimpe... Il n’en faut pas plus. Les parcs sont aussitôt assiégés par les flâneurs des premiers beaux jours.
En franchissant la grille d’un jardin du centre, mon œil accroche une pancarte. Un détail auquel je n’avais jamais vraiment prêté attention :
« Pelouses au repos hivernal : pour vous accueillir de nouveau, les pelouses ont besoin de se régénérer et sont inaccessibles de mi-octobre à mi-avril. »
Et voilà, la graine est plantée. Mon cerveau part en arborescence.
Premier réflexe : le parallèle avec l’interdiction. Ici, on ne lit pas un froid « Interdit de marcher sur la pelouse ». Non. On nous explique qu’elle a besoin de souffler. C’est du nudge, pur et simple.
En levant la tête, je vois la foule rivée sur ses pixels. Pas de repos pour les yeux, encore moins pour les neurones…
Face à ce fléau pourtant bien identifié, notre réflexe est encore d’interdire. Je pense à nos enfants, pilotés par ce fameux contrôle parental qui nous enchaîne autant qu’eux. Car d’une part, nous sommes les premiers à leur donner le mauvais exemple, rivés sur nos propres écrans. Et puis, on ne va pas se voiler la face : on finit par devenir les esclaves du système. Coincés dans le rôle ingrat de douaniers, harcelés par l’éternel « Tu peux me rajouter du temps ? »
L’interdiction est un marché fleurissant fait de « smartphone jails », ces mini-prisons domestiques où l’on enferme son propre téléphone pour s’obliger à la déconnexion. Un business mondial, porté par des boîtes comme PhoneLocker, qui déploient leurs étuis sécurisés dans les concerts ou les écoles.
Et plus ça va, plus je me dis qu’on gère mal le problème. On s’épuise à ériger des murs, à poser des cadenas, à jouer les agents de sécurité. Mais l’interdiction est une béquille psychologique qui ne fait que renforcer l’objet du délit !
Il existe pourtant une autre voie, faite de rituels. Car si interdire c’est cristalliser le désir, ritualiser, c’est redistribuer l’attention. C’est passer d’une logique de barrage (qui finit toujours par céder sous la pression du flux !) à une logique de dérivation. On ne se bat plus contre l’écran, on investit l’espace qu’il libère.
C’est tout l’enjeu de ce que j’appelle le “numérique sensible” : un numérique qui réhabilite notre manière de sentir, d’habiter et de traverser le monde. Comment ? Avec des expériences situées (temps + lieu), en réancrant dans le réel (corps + espace) ou encore en réintroduisant du rythme, au-delà du sempiternel “ralentir”, face à des flux continus. Bref, passer du high tech au high touch.
Une approche que les anciens co-fondateurs de Twitter et Pinterest commencent déjà à explorer à travers West Co. Derrière ce nom se cache une Public Benefit Corporation, une entreprise dont les statuts privilégient l’impact social sur le profit pur. Leur positionnement est d’ailleurs assez révélateur : « Nous sommes des technologues du futur, qui inventent des plateformes en ligne… et des technologues anciens, attachés à la sagesse. » Leur mission ? Concevoir des outils numériques qui nous aident à vivre avec plus d’intention, celle-là même qui s’est dissoute dans l’économie de l’attention et nous laisse pris dans une tension permanente.
Leur idée est d’une simplicité presque déconcertante une fois qu’on l’énonce, car elle part d’un constat que nous avons fini par ignorer : tout ne peut pas, et ne doit pas, mériter la même intensité tout le temps. Exit le découpage arbitraire et linéaire des trimestres comptables. Comme dans la nature, ils acceptent que chaque cycle ne porte pas les mêmes fruits. Ils alternent des périodes de “sprint” et de production pure avec des phases de récupération et de “jachère logicielle”, où l’on s’autorise à monter au balcon pour retrouver la vue d’ensemble quand le tunnel devient trop étroit.
Le manifeste que l’on peut lire sur leur site est à cet égard fascinant. Derrière l’Ancestor Table qui trône à l’entrée de leurs bureaux se cache une ingénierie de la présence : chaque matin, le premier arrivé allume une bougie de veille qui ne s’éteindra qu’avec le départ du dernier membre de l’équipe. Ce geste, couplé à la pratique du Covenant, ce pacte vivant relu à haute voix pour rafraîchir les loyautés, agit comme un point d’ancrage. C’est leur manière de sanctuariser l’attention face au court-termisme ambiant.
Si l’on y regarde de plus près, c’est exactement ce que murmure cette pancarte à l’entrée du parc. Elle nous rappelle avec une douceur ferme qu’il existe un temps pour utiliser et un temps pour laisser vivre, une évidence que nous avons totalement occultée dans notre rapport aux écrans. À force de vouloir tout lisser, nous tentons désespérément de compenser par des règles rigides ce qui relève pourtant, à l’origine, d’une simple question de rythme. La saisonnalité du numérique... Et pourquoi pas ? Et si c’était précisément là, que tout pouvait enfin (re)commencer ?
MD



Merci Marie ! Enfin d’autres mots que ce « Ralentir » si anxiogène sans clé.
Prendre conscience est la première étape de la rédemption du tout digital. Mais tant que l’axe neurologique reste si affaibli dans notre incapacité chronique à diagnostiquer avec lucidité et transparence…cette drogue de l’écran, de l’attention, plus addictive que les produits stupéfiants les plus chers…et puissants…et presque gratuite puisque c’est nous et notre Privacy le produit…un malaise me saisit !
Et si face à cette puissance méconnue (ou que cela nous arrange de ne plus voir…pour combler l’attention de nos silences qui nous fond peur désormais) on prend conscience du vide que la non-connaissance ou mal-connaissance de nous, en tant qu’hommes et femmes mais aussi de la puissance de l’énergie vitale et estime de nous peut nous donner en retour quand on sait écouter nos cœurs, nos tripes, les connecter à nos cerveaux, même un peu dévoyés désormais, les connecter avec du temps, du rêve, de la jachère mentale mais qui est sublimée par de la suractivité physique et finalement de production de nourriture de l’âme, souvent méconnue mais plus puissante que la nourriture « chimique » de notre addiction digitale.
Tu es une des rares qui nous permet de ne pas opposer les deux sources de joie ou trop souvent de « plaisir » court termiste addictif, que l’on prend pour acquis et pérenne.
Le leurre du digital augmenté de l’IA a de beaux jours devant lui.
Mais les apôtres de la connaissance de soi, de l’autre en face de soi, sont là aussi mais manquent de moyens de diffusion, de vitalité, de transmission !
Le monde de WaoW est là pour tenter d’y répondre, federer les silos de ceux qui font leur part…
Merci Marie de faire partie de ces centaures-colobris engagés !