Portes ouvertes
Déléguer l’accessoire, c’est parfois risquer l’essentiel.
En début de semaine, je suis tombée sur un post de Nicholas Thompson, CEO de The Atlantic qui exhume une observation du lauréat du Turing Award Richard Hamming.
Le sujet ? Un détail en apparence anodin : laisser la porte ouverte… ou la fermer.
On se plaît à imaginer que l’isolement est l’armure absolue pour abattre une montagne de travail aujourd’hui et demain (car n’est-ce pas le mantra que l’on nous impose, ce vertige du « toujours plus » ?), mais Hamming remarquait qu’au bout de dix ans, ceux qui se murent ainsi finissent par perdre le nord des vrais sujets. À l’inverse, si l’ouverture aux autres impose son lot d’interruptions impromptues, elle permet de glaner des indices précieux sur les battements du monde. (à ne pas confondre avec l’open space, où le bruit de tous finit par étouffer celui de chacun)
Cette anecdote résonne avec ma participation, en début de semaine, à l’émission Le Festin de Carlos Diaz sur l’IA en société qui sera diffusée en fin de mois. Un invité y prônait avec une assurance très contemporaine la délégation de toutes les tâches à « faible valeur ajoutée » pour se réserver exclusivement à ce qui « compte vraiment ». Quand je lui ai demandé sa définition de l’inutile, il a cité le tri des mails. Je lui ai alors rétorqué que ces moments de pilote automatique ne sont pas nécessairement des impasses, qu’ils peuvent être des respirations nécessaires du cerveau, des parenthèses qui évitent la surcharge et permettent d’assimiler le travail déjà accompli (j’ajouterais même avec le recul qu’on n’a pas forcément sur un plateau, entre les caméras et l’éclat des leds, qu’on peut très bien trier ses mails sans IA, mais passons). Ma réplique a servi de fil rouge à la soirée. L’invité s’amusait de ce décalage et s’imaginait déjà dévoué à de nobles causes pendant que je m’attacherais encore à la vacuité de mon inbox. Pourtant, cette gestion des messages n’est que la version digitale de la porte ouverte, celui d’un lien, même imparfait, avec la réalité.
D’autant qu’il y a d’autres effets pervers qui vont nécessairement émerger. A vouloir déléguer massivement à des agents intelligents, nous passons de créateur à validateur et on prend le risque de se retrouver noyé sous une montagne de « requêtes à valider » générées par la machine. Est-ce vraiment mieux d’être le human in the loop, comme le dépeint si bien Tom Fishburne avec son conteneur de requêtes déversé sur une humaine accablée, que de trier ses propres messages ? Je pose la question.
Au-delà du gain de temps, il y a aussi la question de la relation. Que comprend réellement un agent lorsqu’il « trie » nos mails ? Si un agent gère mes messages, que reste-t-il de moi dans l’échange ? Suis-je encore celle qui répond, ou simplement celle qui valide ? Faut-il le dire, ou entretenir l’illusion d’une continuité intacte ? Car après tout, si je délègue une part de l’attention, pourquoi mon interlocuteur ne ferait-il pas de même ? Le risque est alors de voir apparaître des échanges de plus en plus médiés, où chacun s’adresse, au moins en partie, à l’agent de l’autre. Est-ce cela, le progrès ?
C’est ainsi que moi, plutôt pro-IA, je me suis retrouvée dans le rôle de l’anti-IA l’espace d’un dîner. Un simple pas de côté au service de la nuance, pour réfléchir enfin à ce qu’on perd quand on gagne quelque chose. Je n’étais d’ailleurs pas la seule à questionner cette course à la vitesse. À ma droite, Laurie Soffiati, directrice France de Nabla, apportait une profondeur bienvenue au débat. Pour elle, le progrès technique est un moyen sans finalité intrinsèque : une force autonome qui suit sa propre logique car ce qui peut être fait sera fait tant que nous ne l’ordonnons pas vers une fin précise.
En s’appuyant sur Jacques Ellul et Hannah Arendt, elle rappelait que les innovations peuvent augmenter la charge de travail tout en appauvrissant le sens de l’action. Si l’on laisse des entreprises privées décider seules de la nature du progrès, sans le passer à la moulinette de nos valeurs démocratiques, nous condamnons la société à subir des choix épistémiques pris par d’autres.
Pour qu’une innovation devienne un véritable progrès social, il faut d’abord savoir ce que l’on souhaite défendre. Ces valeurs ne se délèguent pas à un algorithme, car elles exigent ce que l’automatisation érode le plus sûrement : l’épaisseur du jugement.
Les LLM sont des virtuoses de la rhétorique, mais des novices de la nuance. Ils “reframent” les problèmes pour les lisser là où nous avons plus que jamais besoin de pensée architecturale, celle qui lie les causes aux effets dans leur globalité. On me rétorquera qu’un « bon prompt » suffit à sauver la mise. C’est oublier que le langage est un muscle. Si l’on cesse de l’exercer pour structurer soi-même sa pensée profonde, on finit par adopter l’aplatissement de la machine.
Vous l’aurez compris : au-delà de la gestion des mails, mon intention était d’ouvrir un débat ontologique. Peut-être est-il préférable d’automatiser ce tri, peut-être pas. Mais au fond, n’est-ce pas un faux débat ? On pourrait comparer l’IA actuelle au passage du bateau à aubes : nous ne faisons encore que mécaniser les rames là où nous attendons la machine à vapeur.
Dans cette transition où nous naviguons à vue, je n’ai évidemment pas toutes les réponses. Mais je possède une certitude : celle de la nécessité absolue de questionner nos choix. C’est notre dernier rempart contre l’expropriation de notre jugement. Car à force de purger nos journées de « l’accessoire » sans en interroger la finalité, on oublie de se demander dans quel sens on rame.
MD




L’IA est une grande force de desintermédiation. Mais tout ne doit pas être mis à distance. Une IA qui me dirait quoi faire dans mes mails ou mes priorités de la journée tel un manager command-and-control : non merci !
le livre « le bluff technologique » de Jacques Ellul …., écrit en 1988 !, …. offre une lecture incroyable de notre monde actuel mais aussi de la trajectoire que nous suivons …. Et donc de ce qui est en jeu, notamment concernant l’IA.