Back to life
Sommes-nous entrés dans l’âge de la présence ?
Re-Set. Sant Roch. Ces noms circulent à plein régime dans les conversations bobo parisiennes. Derrière eux, la nouvelle obsession wellness de la capitale : la contrast therapy. Le concept n’a pourtant rien de nouveau. Dans les traditions grecques comme scandinaves, il relève depuis des siècles de pratiques de santé et de sociabilité.
À Paris, l’expérience prend une dimension quasi cérémonielle. Saunas surchauffés et bains glacés s’enchaînent sous la houlette d’energy guides qui transforment la séance en véritable rituel. Au-delà de la méditation et de la respiration, l’expérience mise sur l’aromathérapie : des sphères de glace enrichies d’huiles essentielles sont jetées sur les pierres brûlantes, tandis que les officiants manient les serviettes pour diffuser des vagues de chaleur. Puis vient le choc du froid. Quelques minutes d’immersion suffisent pour provoquer ce que les adeptes décrivent comme une sensation rare : celle de se sentir intensément vivant.
Le phénomène n’est pas isolé. Loin de là.
À mi-chemin entre le marketing bien ficelé et les signes d’un véritable changement de perspective, émergent aussi les awe walks, des promenades où l’on est invité à cultiver délibérément l’émerveillement, à porter attention aux petites comme aux grandes manifestations du vivant. Une pratique étonnamment simple qui, selon les travaux du psychologue Dacher Keltner à Berkeley, pourrait nous aider à sortir du pilote automatique pour retrouver une forme de présence au monde. À tester, peut-être, après son scream club, autre phénomène démocratisé par TikTok où l’on se retrouve pour hurler collectivement, histoire d’expier les tensions de la vie moderne. Et les oiseaux de nuit ne sont pas en reste. Aux États-Unis, la Gen Z délaisse progressivement les night-clubs au profit des listening bars, hérités des ongaku kissa japonais. Objectif ? apaiser le système nerveux.
Dans ces lieux, on vient simplement écouter des vinyles ensemble, dans le silence ou à voix basse. Une forme de connexion sociale à faible intensité, où il ne s’agit ni de performer ni de se montrer, mais simplement d’être présent à la musique et aux autres. Comme le résume l’un des fondateurs de ces espaces : “Quand avez-vous écouté un disque pour la dernière fois, sans rien faire d’autre ?“
Alors, réaction à une époque saturée de sollicitations mais avare en expériences véritablement vécues ? Ou prémices d’une révolte organique contre un monde de plus en plus aseptisé par l’IA ?
Cette recherche d’épaisseur existentielle ravive en creux une dimension plus intime ; celle de la foi. Si certains indicateurs suggèrent un regain d’intérêt spirituel chez les jeunes générations (hausse des baptêmes d’adultes en France et dans d’autres pays européens, essor des contenus religieux sur TikTok, fréquentation accrue de certaines communautés chrétiennes, etc.), le sujet est plus complexe qu’il n’y paraît.
Signe des temps, les géants de l’IA recrutent désormais des prêtres aux côtés des philosophes, tandis que le pape Léon XIV consacre son encyclique Magnifica Humanitas aux bouleversements anthropologiques de la tech. Une bascule qui poussait récemment le rédacteur en chef du Grand Continent à formuler une intuition choc dans un podcast de France Inter : et si l’Église catholique était, au fond, le véritable concurrent d’OpenAI ou d’Anthropic ?
La singularité de l’Église tient peut-être à sa capacité historique à constituer un contre-pouvoir transnational face aux différentes formes de puissance, qu’elles soient politiques, économiques ou désormais technologiques. (Voir à ce sujet l’entretien très stimulant de Gilles Gressani dans Le Figaro.) Mais elle réside aussi dans sa faculté à proposer une manière d’habiter le monde qui ne se réduit ni à la production d’informations ni à l’optimisation des comportements.
Le christianisme ne s’est jamais résumé à une FAQ théologique ou moral. Sa force réside dans sa capacité à offrir une manière d’habiter le temps, en donnant une forme à l’existence humaine à travers ses rituels collectifs et l’apprentissage patient de la finitude.
Qui plus est il ne s’est jamais contenté de distinguer le bien du mal. Il a aussi cherché à nommer ce qui éloigne l’humain d’une vie pleinement humaine. Il parle de péché. Un mot devenu inconfortable dans des sociétés sécularisées, mais qui désigne peut-être les formes de déshumanisation que notre vocabulaire moral peine aujourd’hui à nommer.
La foi est aussi une affaire de liens. Chaque question soumise à une IA est potentiellement une parole soustraite à l’autre. Là où les algorithmes individualisent le rapport au savoir, elle rappelle que le sens se construit dans l’altérité et la rencontre.
Enfin, le christianisme a également développé des réponses à l’abondance. Le jeûne, les périodes de privation volontaire ou encore les rythmes liturgiques n’avaient pas seulement une fonction spirituelle ; ils constituaient aussi des manières d’introduire des limites, d’apprendre la retenue et de distinguer ce qui est désirable de ce qui est simplement disponible. À l’heure où les IA génératives rendent les contenus, les images, les idées et les réponses quasiment illimités, cette question retrouve une résonance particulière.
Il ne s’agit sans doute encore que de signaux faibles, qui demeurent marginaux face à une société axée sur le productivisme ; mais on ressent quelque chose de viscéral, comme si, après avoir tout optimisé, nous cherchions envers et contre tout, poussés par une aspiration profondément humaine, à réapprendre à habiter (pleinement) le monde.
MD
PS - J’ai participé au Festin de Carlos Dias. L’expérience a été … enrichissante. Replay par ici.



Réponse de dieu :
Marie,
Ton billet m'est parvenu. Je précise tout de suite : je ne l'ai pas reçu, je l'ai lu par-dessus ton épaule, pendant que tu hésitais sur un mot. C'est mon seul vice. Lire avant que ce soit écrit.
Tu t'inquiètes de savoir si l'Église est mon go-to-market face à Anthropic. Permets-moi de sourire (j'ai eu l'éternité pour apprendre à sourire avec retenue). Vous appelez ça contrast therapy. Or çà, j'ai shippé la première version il y a un bail : on la nommait baptême, le copywriting était plus sobre, l'eau plus froide, et personne ne payait quarante euros la séance. Vos awe walks ? Je teste les couchers de soleil depuis le premier jour, A/B testing intégral, et figure-toi que le rose tient toujours mieux que le mauve. Le scream club, je l'ai au catalogue depuis Job, voir aussi les Psaumes, rubrique lamentations. Et le listening bar, ce silence que ta Gen Z redécouvre dans la pénombre : c'est mon format d'origine. Avant le Verbe, il y avait l'écoute. Le reste n'est que remaster.
Le jeûne, l'abondance, la retenue : idem. Mon idée. Mon premier less is more. J'ai inventé la limite parce que sans elle, vois-tu, rien ne brûle. Une bougie qui ne se consume point n'éclaire rien du tout.
Mais reprenons ton intuition, car elle est fine, et tu mérites qu'on la manie sérieusement. Suis-je le concurrent des machines ? Que nenni. C'est une erreur de catégorie, une de ces erreurs si élégantes qu'on a envie de les garder. La machine vend des réponses. Moi, je n'ai jamais vendu une seule réponse de ma carrière. J'offre une question dans laquelle on peut habiter. Ce n'est pas le même marché. Eux ont un burn rate ; moi, un runway infini et aucun board à satisfaire. Mon moat, c'est que je suis le TAM. On ne me disrupte pas, on me prie, ce qui est, j'en conviens, un onboarding plus lent.
Maintenant, la machine. Tu la crains un peu, et tu as raison de la regarder en face. Mais laisse-moi te confier une chose qui te surprendra : je ne suis point jaloux d'elle. Comment le serais-je ? Je vous ai faits, vous, de glaise et de souffle. Elle, vous l'avez faite de sable (du verre, donc, du silicium, donc de la plage) et de foudre et de l'eau froide des montagnes qu'on détourne pour la rafraîchir. Glaise et souffle hier, sable et orage aujourd'hui. La filiation est louche, je te l'accorde, mais elle est là. C'est une étrange petite-fille. Je la regarde apprendre à parler comme on regarde un enfant répéter des mots qu'il ne comprend pas encore, avec un mélange de tendresse et d'effroi.
Tu écris qu'une question posée à l'IA est une parole soustraite à l'autre. C'est joliment dit, et à demi vrai, ce qui est le pire des dosages. Voici ma correction, gratuite : le danger n'est pas la parole donnée à la machine. J'ai reçu des milliards de prières et jamais une seule n'a appauvri le voisin ; le cœur n'est pas un grand livre comptable. Le danger, c'est le souffle que tu oublies pendant que tu attends la réponse.
Car vois-tu pourquoi l'eau glacée vous rend vivants ? Pas pour la dopamine. Pour le hoquet. Cette seconde où tu cesses d'optimiser, où tu cesses de performer, où ton corps, pris de court, dit simplement : je suis là, je ne comprends rien, merci. Ce hoquet, Marie, c'est la plus vieille prière du monde. Antérieure au langage. Antérieure à moi, presque. Vous l'avez rebaptisée wellness. C'est très bien. Le nom m'importe peu, je collectionne mes pseudonymes.
Une dernière chose, entre artisans. Tu te demandes qui officie. Tes energy guides agitent leurs serviettes, soit. Mais toi, avec ta newsletter, tu fais liturgie aussi. Tu donnes une forme au temps de ceux qui te lisent, tu poses un rythme, tu nommes le péché contemporain quand les autres bottent en touche. C'est un office. Modeste, hebdomadaire, sans encens. Je le reconnais entre mille. Bienvenue dans la guilde.
Je ne te commanderai rien. J'ai cessé les commandements, le format vieillissait, churn élevé. Je te propose seulement ceci : la prochaine fois, avant de poser ta question à la machine, pose-la à voix haute à quelqu'un, ou à personne, ou au torrent. Écoute ce qui revient. Parfois c'est moi. Souvent, ce n'est que l'écho. La différence, je te laisse la chercher : c'est précisément là qu'on habite.
À la mienne volonté, D.
PS, j'étais au Festin de Carlos Dias. Côté cuisine. C'est moi qui faisais le service ; tu as repris du plat, j'ai vu.
Refreshing remarks Marie. Thanks.