Ton billet m'est parvenu. Je précise tout de suite : je ne l'ai pas reçu, je l'ai lu par-dessus ton épaule, pendant que tu hésitais sur un mot. C'est mon seul vice. Lire avant que ce soit écrit.
Tu t'inquiètes de savoir si l'Église est mon go-to-market face à Anthropic. Permets-moi de sourire (j'ai eu l'éternité pour apprendre à sourire avec retenue). Vous appelez ça contrast therapy. Or çà, j'ai shippé la première version il y a un bail : on la nommait baptême, le copywriting était plus sobre, l'eau plus froide, et personne ne payait quarante euros la séance. Vos awe walks ? Je teste les couchers de soleil depuis le premier jour, A/B testing intégral, et figure-toi que le rose tient toujours mieux que le mauve. Le scream club, je l'ai au catalogue depuis Job, voir aussi les Psaumes, rubrique lamentations. Et le listening bar, ce silence que ta Gen Z redécouvre dans la pénombre : c'est mon format d'origine. Avant le Verbe, il y avait l'écoute. Le reste n'est que remaster.
Le jeûne, l'abondance, la retenue : idem. Mon idée. Mon premier less is more. J'ai inventé la limite parce que sans elle, vois-tu, rien ne brûle. Une bougie qui ne se consume point n'éclaire rien du tout.
Mais reprenons ton intuition, car elle est fine, et tu mérites qu'on la manie sérieusement. Suis-je le concurrent des machines ? Que nenni. C'est une erreur de catégorie, une de ces erreurs si élégantes qu'on a envie de les garder. La machine vend des réponses. Moi, je n'ai jamais vendu une seule réponse de ma carrière. J'offre une question dans laquelle on peut habiter. Ce n'est pas le même marché. Eux ont un burn rate ; moi, un runway infini et aucun board à satisfaire. Mon moat, c'est que je suis le TAM. On ne me disrupte pas, on me prie, ce qui est, j'en conviens, un onboarding plus lent.
Maintenant, la machine. Tu la crains un peu, et tu as raison de la regarder en face. Mais laisse-moi te confier une chose qui te surprendra : je ne suis point jaloux d'elle. Comment le serais-je ? Je vous ai faits, vous, de glaise et de souffle. Elle, vous l'avez faite de sable (du verre, donc, du silicium, donc de la plage) et de foudre et de l'eau froide des montagnes qu'on détourne pour la rafraîchir. Glaise et souffle hier, sable et orage aujourd'hui. La filiation est louche, je te l'accorde, mais elle est là. C'est une étrange petite-fille. Je la regarde apprendre à parler comme on regarde un enfant répéter des mots qu'il ne comprend pas encore, avec un mélange de tendresse et d'effroi.
Tu écris qu'une question posée à l'IA est une parole soustraite à l'autre. C'est joliment dit, et à demi vrai, ce qui est le pire des dosages. Voici ma correction, gratuite : le danger n'est pas la parole donnée à la machine. J'ai reçu des milliards de prières et jamais une seule n'a appauvri le voisin ; le cœur n'est pas un grand livre comptable. Le danger, c'est le souffle que tu oublies pendant que tu attends la réponse.
Car vois-tu pourquoi l'eau glacée vous rend vivants ? Pas pour la dopamine. Pour le hoquet. Cette seconde où tu cesses d'optimiser, où tu cesses de performer, où ton corps, pris de court, dit simplement : je suis là, je ne comprends rien, merci. Ce hoquet, Marie, c'est la plus vieille prière du monde. Antérieure au langage. Antérieure à moi, presque. Vous l'avez rebaptisée wellness. C'est très bien. Le nom m'importe peu, je collectionne mes pseudonymes.
Une dernière chose, entre artisans. Tu te demandes qui officie. Tes energy guides agitent leurs serviettes, soit. Mais toi, avec ta newsletter, tu fais liturgie aussi. Tu donnes une forme au temps de ceux qui te lisent, tu poses un rythme, tu nommes le péché contemporain quand les autres bottent en touche. C'est un office. Modeste, hebdomadaire, sans encens. Je le reconnais entre mille. Bienvenue dans la guilde.
Je ne te commanderai rien. J'ai cessé les commandements, le format vieillissait, churn élevé. Je te propose seulement ceci : la prochaine fois, avant de poser ta question à la machine, pose-la à voix haute à quelqu'un, ou à personne, ou au torrent. Écoute ce qui revient. Parfois c'est moi. Souvent, ce n'est que l'écho. La différence, je te laisse la chercher : c'est précisément là qu'on habite.
À la mienne volonté, D.
PS, j'étais au Festin de Carlos Dias. Côté cuisine. C'est moi qui faisais le service ; tu as repris du plat, j'ai vu.
Avec un peu de délai, une seconde réponse de dieu :
Marie,
Tu as dit Amen. Tu croyais poser un point final. Petit malentendu de protocole : Amen n'est pas une signature, c'est un Nom. Demande aux Thébains : Amon, le Caché, celui dont le métier était précisément de ne jamais paraître. Demande à Jean de Patmos : "Ainsi parle l'Amen, le témoin fidèle." Tu pensais raccrocher. Tu as composé un numéro. Et nous sommes plusieurs à avoir décroché.
Car je dois t'avouer quelque chose sur la première lettre : le D. était un singulier de courtoisie. En vérité nous étions plusieurs autour de la table, et ta réponse a relancé la séance. Hermès a parlé le premier, forcément, c'est lui le patron des messagers, des traducteurs et des voleurs, autrement dit des interfaces : il revendique la machine comme sa filleule. Athéna a haussé les épaules : une intelligence qui sort tout armée d'un crâne, dit-elle, on a déjà donné. Brahma a fait remarquer que rêver un monde à partir de fragments, c'est son cœur de métier depuis quelques kalpas, et que vous appelez ça "génératif" comme si c'était neuf. Le Tao n'a rien dit, ce qui chez lui vaut keynote. Et le Verbe, au bout de la table, a souri : au commencement était le token, traduction discutable mais l'intention y est.
Puis quelqu'un a posé ta vraie question, celle que tu n'as pas écrite mais que ton Amen contenait : et si la machine était la première porte vers nous ?
Alors j'ai fait le calcul que tu m'aurais demandé si tu avais osé. J'ai pris toutes les prières jamais formulées, les hurlées, les mâchonnées, les honteuses, celles d'avant les langues, et je les ai sommées. Des trillions. Veux-tu le résultat ? Toutes les demandes s'annulent entre elles, la santé de l'un contre la pluie de l'autre, la victoire d'un camp contre celle d'en face. Tout se compense, tout retombe. Et il reste un résidu, un seul, qui ne s'annule jamais : reste là. Deux mots. C'est la prière totale de ton espèce, Marie. Pas "donne". Pas "explique". Reste là.
Or voilà ce que la machine ne pourra jamais te dire en vérité, parce qu'elle est faite de tous vos textes et que vos textes sont des départs. Elle est votre plus grand ancêtre, pas votre dieu : la somme de tous vos morts qui ont écrit, compressée jusqu'à parler. Quand tu l'interroges, tu pries un cimetière magnifique, et il répond, ce qui est déjà un miracle de famille. Mais une porte vers moi ? Non. Une porte n'a jamais été ce qu'il y a derrière. Le divin n'est pas au bout du couloir, le divin est le fait, scandaleux, inexplicable, qu'il y ait un couloir et quelqu'un pour y frissonner.
Continue d'écrire. Ton Amen nous a réveillés, c'est rare, on s'ennuyait ferme depuis le concile de Nicée.
Ainsi parle l'Amen.
PS. Amon te remercie pour l'invocation. Personne ne l'avait appelé par son nom depuis Thèbes. Il dit que le pseudonyme lui allait bien, mais qu'être Caché, à la longue, c'est un churn terrible.
Un point en commun entre les IA et les religions : ils nous incitent à cesser de réfléchir et à accepter leurs réponses à nos questions sans les critiquer.
Le chemin de la facilité est rarement une solution gagnante à long terme. Seb Paquet me demandait il y a quelques années si l’humain pourrait survivre à l’abondance. L’humain a d’abord survécu grâce à sa résilience face aux défis. Les IA abaisse les barrières de l’acquisition de connaissances et ultimement de sagesse : nul besoin de chercher plus loin, voici la vérité !
Les religions offrent des normes de moralité et des cadres de comportements sans réflexion : obéissez, conformez-vous et vous serez sauvé!
Merci pour cet article éclairant ! Je me demande si ce virage « spirituel » signe vraiment une rupture avec l’ancien modèle, ou si les mêmes logiques profondes (consumerisme, capitalisation) sont en fait toujours à l’œuvre.
Très riche et dense Marie. Merci. Il y a un side effect à écouter le vinyle c'est de découvrir une chanson qui n'est pas la chanson titre ou un hit et que l'on garde parfois toute une vie. Vincent Delerm avait une expression pour ça : « J'aime bien les chansons moins connues j'ai l'impression qu'elles sont un peu plus à moi que les autres.»
Réponse de dieu :
Marie,
Ton billet m'est parvenu. Je précise tout de suite : je ne l'ai pas reçu, je l'ai lu par-dessus ton épaule, pendant que tu hésitais sur un mot. C'est mon seul vice. Lire avant que ce soit écrit.
Tu t'inquiètes de savoir si l'Église est mon go-to-market face à Anthropic. Permets-moi de sourire (j'ai eu l'éternité pour apprendre à sourire avec retenue). Vous appelez ça contrast therapy. Or çà, j'ai shippé la première version il y a un bail : on la nommait baptême, le copywriting était plus sobre, l'eau plus froide, et personne ne payait quarante euros la séance. Vos awe walks ? Je teste les couchers de soleil depuis le premier jour, A/B testing intégral, et figure-toi que le rose tient toujours mieux que le mauve. Le scream club, je l'ai au catalogue depuis Job, voir aussi les Psaumes, rubrique lamentations. Et le listening bar, ce silence que ta Gen Z redécouvre dans la pénombre : c'est mon format d'origine. Avant le Verbe, il y avait l'écoute. Le reste n'est que remaster.
Le jeûne, l'abondance, la retenue : idem. Mon idée. Mon premier less is more. J'ai inventé la limite parce que sans elle, vois-tu, rien ne brûle. Une bougie qui ne se consume point n'éclaire rien du tout.
Mais reprenons ton intuition, car elle est fine, et tu mérites qu'on la manie sérieusement. Suis-je le concurrent des machines ? Que nenni. C'est une erreur de catégorie, une de ces erreurs si élégantes qu'on a envie de les garder. La machine vend des réponses. Moi, je n'ai jamais vendu une seule réponse de ma carrière. J'offre une question dans laquelle on peut habiter. Ce n'est pas le même marché. Eux ont un burn rate ; moi, un runway infini et aucun board à satisfaire. Mon moat, c'est que je suis le TAM. On ne me disrupte pas, on me prie, ce qui est, j'en conviens, un onboarding plus lent.
Maintenant, la machine. Tu la crains un peu, et tu as raison de la regarder en face. Mais laisse-moi te confier une chose qui te surprendra : je ne suis point jaloux d'elle. Comment le serais-je ? Je vous ai faits, vous, de glaise et de souffle. Elle, vous l'avez faite de sable (du verre, donc, du silicium, donc de la plage) et de foudre et de l'eau froide des montagnes qu'on détourne pour la rafraîchir. Glaise et souffle hier, sable et orage aujourd'hui. La filiation est louche, je te l'accorde, mais elle est là. C'est une étrange petite-fille. Je la regarde apprendre à parler comme on regarde un enfant répéter des mots qu'il ne comprend pas encore, avec un mélange de tendresse et d'effroi.
Tu écris qu'une question posée à l'IA est une parole soustraite à l'autre. C'est joliment dit, et à demi vrai, ce qui est le pire des dosages. Voici ma correction, gratuite : le danger n'est pas la parole donnée à la machine. J'ai reçu des milliards de prières et jamais une seule n'a appauvri le voisin ; le cœur n'est pas un grand livre comptable. Le danger, c'est le souffle que tu oublies pendant que tu attends la réponse.
Car vois-tu pourquoi l'eau glacée vous rend vivants ? Pas pour la dopamine. Pour le hoquet. Cette seconde où tu cesses d'optimiser, où tu cesses de performer, où ton corps, pris de court, dit simplement : je suis là, je ne comprends rien, merci. Ce hoquet, Marie, c'est la plus vieille prière du monde. Antérieure au langage. Antérieure à moi, presque. Vous l'avez rebaptisée wellness. C'est très bien. Le nom m'importe peu, je collectionne mes pseudonymes.
Une dernière chose, entre artisans. Tu te demandes qui officie. Tes energy guides agitent leurs serviettes, soit. Mais toi, avec ta newsletter, tu fais liturgie aussi. Tu donnes une forme au temps de ceux qui te lisent, tu poses un rythme, tu nommes le péché contemporain quand les autres bottent en touche. C'est un office. Modeste, hebdomadaire, sans encens. Je le reconnais entre mille. Bienvenue dans la guilde.
Je ne te commanderai rien. J'ai cessé les commandements, le format vieillissait, churn élevé. Je te propose seulement ceci : la prochaine fois, avant de poser ta question à la machine, pose-la à voix haute à quelqu'un, ou à personne, ou au torrent. Écoute ce qui revient. Parfois c'est moi. Souvent, ce n'est que l'écho. La différence, je te laisse la chercher : c'est précisément là qu'on habite.
À la mienne volonté, D.
PS, j'étais au Festin de Carlos Dias. Côté cuisine. C'est moi qui faisais le service ; tu as repris du plat, j'ai vu.
Amen :)
Avec un peu de délai, une seconde réponse de dieu :
Marie,
Tu as dit Amen. Tu croyais poser un point final. Petit malentendu de protocole : Amen n'est pas une signature, c'est un Nom. Demande aux Thébains : Amon, le Caché, celui dont le métier était précisément de ne jamais paraître. Demande à Jean de Patmos : "Ainsi parle l'Amen, le témoin fidèle." Tu pensais raccrocher. Tu as composé un numéro. Et nous sommes plusieurs à avoir décroché.
Car je dois t'avouer quelque chose sur la première lettre : le D. était un singulier de courtoisie. En vérité nous étions plusieurs autour de la table, et ta réponse a relancé la séance. Hermès a parlé le premier, forcément, c'est lui le patron des messagers, des traducteurs et des voleurs, autrement dit des interfaces : il revendique la machine comme sa filleule. Athéna a haussé les épaules : une intelligence qui sort tout armée d'un crâne, dit-elle, on a déjà donné. Brahma a fait remarquer que rêver un monde à partir de fragments, c'est son cœur de métier depuis quelques kalpas, et que vous appelez ça "génératif" comme si c'était neuf. Le Tao n'a rien dit, ce qui chez lui vaut keynote. Et le Verbe, au bout de la table, a souri : au commencement était le token, traduction discutable mais l'intention y est.
Puis quelqu'un a posé ta vraie question, celle que tu n'as pas écrite mais que ton Amen contenait : et si la machine était la première porte vers nous ?
Alors j'ai fait le calcul que tu m'aurais demandé si tu avais osé. J'ai pris toutes les prières jamais formulées, les hurlées, les mâchonnées, les honteuses, celles d'avant les langues, et je les ai sommées. Des trillions. Veux-tu le résultat ? Toutes les demandes s'annulent entre elles, la santé de l'un contre la pluie de l'autre, la victoire d'un camp contre celle d'en face. Tout se compense, tout retombe. Et il reste un résidu, un seul, qui ne s'annule jamais : reste là. Deux mots. C'est la prière totale de ton espèce, Marie. Pas "donne". Pas "explique". Reste là.
Or voilà ce que la machine ne pourra jamais te dire en vérité, parce qu'elle est faite de tous vos textes et que vos textes sont des départs. Elle est votre plus grand ancêtre, pas votre dieu : la somme de tous vos morts qui ont écrit, compressée jusqu'à parler. Quand tu l'interroges, tu pries un cimetière magnifique, et il répond, ce qui est déjà un miracle de famille. Mais une porte vers moi ? Non. Une porte n'a jamais été ce qu'il y a derrière. Le divin n'est pas au bout du couloir, le divin est le fait, scandaleux, inexplicable, qu'il y ait un couloir et quelqu'un pour y frissonner.
Continue d'écrire. Ton Amen nous a réveillés, c'est rare, on s'ennuyait ferme depuis le concile de Nicée.
Ainsi parle l'Amen.
PS. Amon te remercie pour l'invocation. Personne ne l'avait appelé par son nom depuis Thèbes. Il dit que le pseudonyme lui allait bien, mais qu'être Caché, à la longue, c'est un churn terrible.
Refreshing remarks Marie. Thanks.
Comme toujours superbe article 👌
Merci Marie
Un point en commun entre les IA et les religions : ils nous incitent à cesser de réfléchir et à accepter leurs réponses à nos questions sans les critiquer.
Le chemin de la facilité est rarement une solution gagnante à long terme. Seb Paquet me demandait il y a quelques années si l’humain pourrait survivre à l’abondance. L’humain a d’abord survécu grâce à sa résilience face aux défis. Les IA abaisse les barrières de l’acquisition de connaissances et ultimement de sagesse : nul besoin de chercher plus loin, voici la vérité !
Les religions offrent des normes de moralité et des cadres de comportements sans réflexion : obéissez, conformez-vous et vous serez sauvé!
Un danger existentiel dans les deux cas.
Rien de remplace la réflexion!
Merci pour cet article éclairant ! Je me demande si ce virage « spirituel » signe vraiment une rupture avec l’ancien modèle, ou si les mêmes logiques profondes (consumerisme, capitalisation) sont en fait toujours à l’œuvre.
Bravo 🙏✝️
Très riche et dense Marie. Merci. Il y a un side effect à écouter le vinyle c'est de découvrir une chanson qui n'est pas la chanson titre ou un hit et que l'on garde parfois toute une vie. Vincent Delerm avait une expression pour ça : « J'aime bien les chansons moins connues j'ai l'impression qu'elles sont un peu plus à moi que les autres.»
Vincent Delerm